Un lieu, une famille

kEDeHautLe site de Keremma est indissociable d’un homme, Louis Rousseau (1787-1856), et du contexte culturel dans lequel s’inscrivent ses initiatives car son itinéraire personnel le rend particulièrement réceptif à différents courants de son époque visant à transformer la société.

Engagé dans la marine en 1804, alors qu’il n’a pas 17 ans et que Napoléon cherche à vaincre l’Angleterre, Louis Rousseau, originaire de Beauce, se retrouve dès décembre 1805 prisonnier sur les pontons anglais. Les huit ans qu’il y passe et au cours desquels il tente à vingt-deux reprises de s’évader, sont décisifs pour son avenir. Car il acquiert une formation théorique à travers les ouvrages de philosophie, d’agriculture, d’astronomie qu’il peut alors se procurer, tandis que la micro-société dans laquelle il vit lui offre un laboratoire d’observation qui le renvoie à la société globale ; il en tire des réflexions sur les méfaits de la civilisation occidentale qui nourrissent chez lui une véritable fascination pour l’Amérique. Ces tendances sont encore renforcées par les difficultés qu’il rencontre à son retour dans la vie active. En 1814, il rentre en France après la première abdication de Napoléon et démissionne de l’armée. Il s’installe à Angerville, son village natal, comme cultivateur et brasseur. En 1817, il épouse Emma Michau, fille d’un entrepreneur parisien. Les affaires de Louis Rousseau ne marchent pas bien. Il ne se plaît pas à Angerville. En 1822, il vend ses terres, loue sa brasserie et part s’installer en Bretagne, dans le nord du Finistère comme il serait parti pour l’Amérique.

Il achète alors, dans la baie de Goulven, 300 ha de terrains situés entre l’estuaire de la Flèche et la grève d’Odé-Vras dans une zone autrefois recouverte par la mer mais dont l’ensablement, comme en d’autres points du voisinage, et notamment à Santec, constituait une véritable menace au point d’avoir attiré l’attention des États de Bretagne en 1760 sur la nécessité d’y entreprendre des travaux de sauvegarde. Un candidat à la mise en valeur de la plaine de Tréflez s’était déjà manifesté en 1789 en la personne d’un ancien chirurgien dentiste de la marine, Souffès-Desprez, qui en avait alors obtenu la concession. Mais, dans le contexte révolutionnaire, il n’avait pu, avant sa mort, mettre ses projets à exécution et lorsque Louis Rousseau achète les terres en question à ses héritiers, tout reste à faire. Certes, « le sol est […] susceptible de cultures en beaucoup d’endroits, et le goémon que le voisinage de la mer met à portée de se procurer peut donner à cet égard les plus grandes facilités », mais le terrain est un mélange de sables volants et de marécages. La côte est constituée par une dune instable, à l’arrière de laquelle se développent des étangs et des marécages tandis qu’à chaque marée les eaux de mer se répandent dans l’estuaire de la Flèche et prennent à revers le cordon de dunes jusque vers son milieu lors des plus fortes marées.

La société rurale de Lannevez

De gros travaux doivent donc être entrepris pour conquérir ces terres à la culture, but que se fixe Louis Rousseau. Il s’appuie au départ sur l’ingénieur des ponts-et-chaussées Frimot, attaché en 1820 aux travaux de fixation de la dune de Santec. La première étape consiste à renforcer et fixer la dune. « Ces travaux furent commencés dès l’été de 1823. Ils consistèrent tout d’abord dans la construction d’un parapet en gazon le long du littoral. Cet ouvrage paraît avoir donné immédiatement d’excellents résultats. Le sable, chassé par le vent, s’arrêtait à l’abri du parapet et ne tardait pas à l’ensevelir complètement. Mais dans ce système, il aurait fallu, au fur et à mesure de l’exhaussement du terrain, refaire de nouveaux parapets, opération relativement longue et dispendieuse. Louis Rousseau s’en affranchit en substituant des fascines [fagots] de genêts qu’il relevait successivement. Il employa notamment ce système pour fixer la partie la plus basse et la plus mobile de la dune, celle qui se trouve entre les rochers de Reyer-ar-Bleut et la pointe de Pen-ar-C’hleus. En arrière de cette première ligne de défense, Louis Rousseau en fit une seconde et, entre ces deux lignes, il tenta sans succès un semis de pins maritimes. » Au bout de quelques années, les sables mobiles de la plaine de Tréflez ont fait place à une vaste pelouse verte.

Entre-temps et parallèlement à ces travaux sur la dune, Louis Rousseau met en œuvre le deuxième volet de l’entreprise, l’endiguement des terrains de l’estuaire de la Flèche régulièrement inondés. Après avoir d’abord songé à un endiguement partiel et progressif dont témoigne encore la « petite digue » au sud-ouest du parc de Kerjane, il entreprend la construction de la grande digue qui barre l’estuaire. Les travaux durent de janvier 1824 au printemps 1826 et sont menés dans des conditions extrêmement difficiles, en particulier à cause des effets de la terrible tempête de novembre 1824. Les charges financières qu’ils entraînent amènent Louis Rousseau à constituer, au début de l’année 1826, avec des parents, amis et relations, une société en commandite, la Société rurale de Lannevez. Cet apport permet l’achèvement de la digue au printemps 1826 et l’installation des premiers fermiers sur de petites exploitations se livrant à la culture et majoritairement à l’élevage. Dès l’année suivante, les initiatives de Louis Rousseau sont citées par le conseil général au rang de celles qui contribuent aux progrès de l’agriculture dans le département. Cependant, en février 1828, de graves inondations, liées à une marée exceptionnelle qui se fraie un passage à la jonction entre la digue et la dune, sont fatales à la Société de Lannevez qui est dissoute tandis que les terres correspondantes sont mises en vente. Louis Rousseau se replie alors sur son domaine auquel il a très vite donné le nom de sa femme Emma. Parallèlement à la construction de la digue, il y a mené également de gros travaux : l’assèchement de l’étang du Louc’h acheté au début de l’année 1824 et situé au sud-est de la propriété initiale (approximativement entre Canfrout et Bar-an-tour). Dès lors, le Frout retrouve son ancien lit au fond du lac, les terres asséchées sont ensemencées, en particulier en lin et en chanvre, et Louis Rousseau ne cesse de multiplier les plantations d’arbres dans les parties les plus basses pour en améliorer le drainage.

La découverte des saint-simoniens

À la tête d’une exploitation qu’il veut moderne et rentable, mais qui lui donne désormais plus de loisirs, Louis Rousseau renoue, à partir de 1830 environ, avec son rêve de transformation de la société, rêve qui remonte à l’époque des pontons. Au-delà des sinuosités de son itinéraire, deux éléments sont chez lui décisifs : l’accent mis sur l’efficacité sociale de la religion, et l’importance accordée à l’association.

Sur le premier point, ayant pris ses distances avec le catholicisme, il se découvre des affinités avec le saint-simonisme qui s’est effectivement érigé alors en une sorte de religion de substitution. Plusieurs de ses adeptes effectuent une mission en Bretagne en septembre 1831. Louis Rousseau croit trouver dans le saint-simonisme comme une confirmation de thèmes qui lui sont chers :
« la recherche d’un “nouveau christianisme”, la mauvaise organisation de la société, le développement de la production et de l’industrie, le souci d’améliorer la condition des classes inférieures, la confiance dans une minorité éclairée. ». Mais il rejoint le saint-simonisme à l’heure où la famille saint-simonienne commence à se disperser. Bien que devenu, en avril 1832, « chef de l’église [saint-simonienne] de Brest », il se détache vite du mouvement. Sans doute sous l’influence de son ami Charles Pellarin, saint-simonien de Brest, Louis Rousseau se convertit au fouriérisme, comme le font d’ailleurs un certain nombre d’autres saint-simoniens. S’il retient du saint-simonisme le goût du progrès et l’attachement au développement de la production, il en ressent les limites, ce qu’il appelle « le défaut de la cuirasse » : il ne suffit pas de produire, il faut trouver « le moyen de faire place à tous au banquet de la vie ». La formule de Fourier lui semble mieux à même de remplir ce but, parce que, dit-il, elle vise à « enrichir le pauvre sans appauvrir le riche » , elle a pour but de « doter le peuple de la première des libertés, d’une liberté à laquelle les chartes n’ont pas songé et que tout le constitutionnalisme du monde est incapable de produire…, la liberté de vivre en travaillant. » Converti au fouriérisme, Louis Rousseau continue d’être par ailleurs convaincu de l’efficacité sociale de la religion.

Mais, à partir de 1834, nouvelle étape, il revient de manière ostensible à la pratique du catholicisme. C’est dans la religion catholique qu’il fonde dorénavant tous ses espoirs, car il acquiert la conviction qu’elle peut répondre au double objectif qu’il s’est toujours fixé : celui de la modernisation de la production et celui de l’équilibre social. En effet, contrairement à ce qu’il avait prêché antérieurement dans la ligne du saint-simonisme, il lui apparaît désormais que l’Église catholique n’est pas ennemie du progrès ; bien plus, il souligne qu’elle seule « a puissance de résoudre la crise sociale actuelle et que tout ce qu’il peut y avoir de bon dans les théories saint-simoniennes, fouriéristes et autres sont des emprunts faits à sa doctrine. » Il rejoint bientôt les réseaux regroupant un certain nombre des précurseurs du catholicisme social, souvent anciens amis de Félicité de Lamennais. C’est désormais sur le christianisme qu’il entend fonder la réforme sociale à laquelle il aspire ; son appel, formulé dans l’ouvrage qu’il publie en 1841, La Croisade du dix-neuvième siècle, est un « appel à la piété catholique à l’effet de reconstituer la science sociale sur une base chrétienne ».

Une réforme sociale globale

La dimension religieuse des préoccupations sociales de Louis Rousseau s’accompagne d’une autre constante : sa volonté de traduire dans les faits ses idées sous une forme associative. En effet, s’il s’emploie sans relâche à transformer et à valoriser sa propriété de Keremma, son entreprise nourrit parallèlement des projets de plus grande envergure, susceptibles de déboucher sur les transformations sociales dont il rêve. Car il ne s’agit pas seulement pour lui de faire de son domaine une ferme modèle sur le plan économique. Il veut en faire un exemple contagieux pour une réforme sociale globale. Ainsi, dans la logique du fouriérisme, il songe à fonder une « association agricole et manufacturière » dont il présente en détail le fonctionnement dans un texte publié par Le Phalanstère (journal fouriériste) du 19 avril 1833. Cependant, l’année suivante, en 1834, c’est d’un projet tout autre qu’il s’agit. Louis Rousseau est revenu entre-temps à la foi catholique et sa redécouverte du catholicisme, loin de le détourner de ses vues associatives, le conforte au contraire dans cette voie, le principe d’association lui apparaissant comme fondamentalement chrétien. Il envisage alors la création d’une « Association catholique des devoirs de l’homme », dont il confie l’organisation au clergé. Il conserve l’idée de colonie agricole, mais elle est désormais centrée sur la paroisse et doit se construire à partir d’une école d’économie rurale et domestique assurant une double formation, religieuse et professionnelle, l’agriculture étant la base essentielle de cette dernière. Il y a là en germe le projet de « tribu chrétienne » qu’il propose en 1841 dans La Croisade du dix-neuvième siècle.

La « tribu chrétienne » est, aux yeux de Louis Rousseau, la forme accomplie de l’association qui suppose à la fois une organisation économique rationnelle et une harmonie sociale. Elle doit constituer une communauté exemplaire, sorte de phalanstère catholique, privilégiant la vie en autarcie et l’éducation mutuelle. Si la recette est empruntée à Fourier, Louis Rousseau insiste néanmoins sur la nécessité de la débarrasser de ce qu’il considère comme des contaminations introduites par le fouriérisme, en particulier sur le plan moral. Envisageant un moment d’aller réaliser son projet en Algérie, Louis Rousseau offre le site de Keremma comme point de départ d’une première expérience destinée à essaimer, et se déclare prêt à assumer le démarrage de l’entreprise, à partir d’un noyau d’une trentaine de jeunes enfants orphelins ou abandonnés, appelés à devenir membres à part entière de la tribu, au terme de leur formation. En 1845, quatre ans après son « appel à la croisade », son projet semble devoir se préciser sous la forme d’une colonie pour enfants trouvés, mais les négociations entamées avec les pouvoirs publics pour financer l’opération avortent. Pas plus l’idée de remplacer les enfants trouvés par des enfants naturels dont les parents paieraient l’éducation ne réussit à prendre corps. En 1849, la dernière tentative de Louis Rousseau vise l’éducation de petites filles pauvres et le plus souvent orphelines, au sein de l’œuvre de la Sainte-Enfance de Marie. C’est de ce projet que sortira indirectement l’école fondée à Treflez par les religieuses de la congrégation de Marie Immaculée de Saint-Méen qu’il avait fait venir à Keremma.

Le projet associatif de Louis Rousseau n’a donc donné de son vivant qu’une maigre réalisation, sans grand rapport avec son rêve initial. Mais il reste ancré dans les lieux par la permanence de ses descendants qui, sans poursuivre les mêmes objectifs, gardent néanmoins un attachement à des formes de vie communautaire qui participent de l’originalité du site.

Brigitte Waché
professeur émérite de l’université du Mans

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